INTERVIEW POUR “ARTIST” PAR CHI ZHANG - CHINE 

1)Pour commencer, pourriez-vous parler un peu de vous? Votre vie, votre enfance, votre expérience mémorable ?

 

Je suis une artiste française. Je vis et travaille à Paris.

J’ai grandi en proche banlieue, donc je suis profondément parisienne.

Cependant, je suis née à Madagascar, pays dont je n’ai aucun souvenir personnel. Je porte un nom espagnol, mais je ne parle pas cette langue. Mon grand-père paternel était espagnol. Il a fui le régime franciste, et s’est installé en Bretagne en 1943. Il n’a jamais parlé cette langue du jour où il est entré en France. Il a changé de prénom et a rompu tout lien avec cette culture. Jusqu’en 1975,  des soldats comme mon grand-père étaient recherchés. D’une certaine manière, Il se cachait. Sa famille n’a pas eu de nouvelles de lui pendant 32 ans. Jusqu’à ce que le régime Franciste tombe. Donc malgré mon nom, j’ai été très peu imprégnée de la culture espagnole. Je suis surtout parisienne avec des parents bretons.

Ma grand-mère maternelle était très croyante, elle nous racontait avoir des apparitions d’anges, de saints, de feu follets, de toutes sortes de choses comme ça, et cela m’impressionnait. La culture bretonne est assez mystique. Je crois que cela m’a profondément imprégnée.

Mon grand-père espagnol, avec son histoire, m’a de son côté sûrement transmis l’impossibilité d’exprimer quelque-chose de profondément intime qu’on porte en soi, à cacher jusqu’à oublier ce qu’on ressent vraiment et faire comme si tout allait bien.

 

2)Quand vous avez démarrer votre pratique artistique? Pourquoi vous choisissez de devenir un artiste, ou plus précisément une photographe? C'est la photographie qui est venue à vous ....ou êtes vous venue à elle?

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu être artiste. Cela n’a jamais été sujet à débattre pour moi. Pourtant, personne dans ma famille proche ou lointaine n’a été artiste. Cela ne m’a pas été inspiré par un exemple, ou une personne que j’admirais. C’est pour moi quelque-chose que j’ai toujours vécu comme un fait. Toute petite, cela a commencé plus précisément par l’envie d’être poète, puis styliste, cinéaste, designer, cela changeait, je n’étais pas accrochée à un art en particulier, tant qu’il s’agissait d’un art visuel. Mais cela était du pur fantasme, car je ne pratiquais pas du tout. Je ne dessinais pas, je n’écrivais pas. Je ne peux même pas dire que je m’intéressais à ce qui se faisait. Par contre, j’imaginais beaucoup. Arrivée au bac, il était normal pour moi de faire des études artistiques, même si je ne savais rien faire, et que j’avais un bac très général. Mes parents m’ont encouragé. Et par pure chance, la vie a suivi mon désir, puisqu’après 2 ans à l’université d’arts plastiques à la Sorbonne, j’ai été admise aux Arts Décos à Paris.

Là, j’ai pu m’essayer à tout : photo, vidéo, scénographie, mobilier, graphisme, etc… Ces 4 années ont été absolument extraordinaires pour moi. Je me suis vraiment régalée. Ce qui m’a le plus plu était de faire des films. J’en ai réalisé 2 pendant mes études. Le premier a rencontré un gros succès, il faisait rire les gens. Il a été primé. Cela m’a vraiment surpris, et surtout donné envie de continuer. On m’a sollicité pour en faire une série. Mais à l’époque, je n’étais pas prête à ça. J’ai continué sur d’autres projets. Aujourd’hui, il y a une série en France qui ressemble beaucoup à l’esprit de ce petit film que j’avais fait des années avant. 

Bref (d’ailleurs, cette série s’appelle “Bref”), après les Arts Décos, j’ai continué à réaliser des courts métrages plus ambitieux, tout en travaillant à côté comme graphiste pour gagner ma vie. Puis en toute logique, j’ai écrit un long métrage. Cela m’a pris beaucoup de temps. J’ai adoré faire ça. Après il a fallu chercher des subventions. C’est long à faire et c’est une période où il ne se passe pas grand-chose. J’ai donc commencé à faire beaucoup de photos, car j’avais besoin de créer des images, sans être dépendante d’une équipe ou de financements. Par ailleurs, je n’avais pas tellement aimé l’aventure de mes précédents tournages, avec toute une équipe à gérer. J’avoue préférer la création dans la solitude; Je me suis rendue compte que finalement, la photo me convenait beaucoup mieux. Au début, mes séries cherchaient quand-même à rester en lien avec mon premier amour, le cinéma. Donc j’ai proposé beaucoup de triptyques, une image ne me suffisait pas. Trois par contre, suggéraient une narration, un moment dans le temps. Un agent d’artistes a beaucoup aimé ces photos, et a organisé ma première exposition personnelle. Puis d’autres expositions se sont vite enchainées. J’ai rangé mon scénario dans un placard. J’ai alors embrassé totalement mon deuxième amour : la photo.

 

3)Vous croisez de nombreuses formes d'expressions artistiques, tel que le graphisme, la photographie, mais j'ai marqué aussi que dans vos travaux les plus récents vous avez pris la forme d'installation en mélangeant d'autre médium, pourquoi cette forme vous plaît ?

Oui, en fait, je crois que c’est vraiment une de mes caractéristiques, et ma formation aux Arts Décos, multidisciplinaire, m’a beaucoup encouragé à ça : ce qui compte n’est pas le médium, mais ce qu’on cherche à exprimer. C’est pourquoi je m’autorise à changer de support, ou à les mélanger. 

J’ai toujours beaucoup aimé les installations artistiques. Le projet que j’avais présenté pour obtenir le diplôme de mon école, était une installation monumentale, qui comprenait de la vidéo, de la reconnaissance vocale, j’avais construit tout un décor entièrement en bleu Klein. Le spectateur devait participer. Il était incrusté en temps réel dans un monde parallèle avec lequel il devait intéragir. Je m’étais inspirée pour cela d’un roman de Bioye Casares “L’invention de Morel”.

C’était en 1998. Donc techniquement c’était très avant-gardiste. Ça a été très complexe à faire, et bien que j’ai obtenu mon diplôme, le jury n’a pas bien compris le projet, car il n’était composé que de graphistes, alors que mon projet n’en comprenait pas.

Cela m’a à l’époque extrêmement déçu, car l’énergie que j’avais investi dedans avait été colossale. J’ai donc mis énormément de temps à me décider à revenir à la forme d’installation. Mais aujourd’hui, cela s’impose à moi. Les photos seules ne me suffisent pas pour exprimer ce que je cherche.

 

4)Le miroir est très présent dans vos oeuvres récentes, par-exemple la série «Cube miroir-Photo». Vous installez le cube miroir dans l'environnement naturel, l'illusion d'optique que le miroir apporte perturbe l'impression d'équilibre et crée une perception irréelle et illusoire. Quelle est l'origine de cette série? Qu'est-ce qui vous inspire ?

La perception de la réalité est un thème qui me tient à cœur. Derrière cela, il y a pour moi le thème de “la vérité”.

Une avocate m’avait dit “la vérité ça n’éxiste pas, il n’y a que la vérité reconstituée qui existe”. Elle parlait biensûr en terme de justice, et évoquait la vérité des hommes, empreinte de subjectivité.

Le miroir permet d’interroger cela. J’ai fait une première série de photos ou je photographie des miroirs. Et une autre série, qui est son pendant, il s’agit d’installations, mélangeant miroir et photos. j’avais besoin d’expérimenter ces 2 possibilités pour voir ce qui répondrait le mieux à ça : “qu’est ce que la perception de la réalité ?”. Le résultat entre les 2 n’a rien à voir. Les 2 fonctionnent. 

Mais bizarrement cela ne raconte pas du tout la même chose.

C’était important pour moi d’expérimenter les miroirs dans la nature, car la nature ne ment pas.

Tandis que pour les installations miroirs, j’ai choisi des photos qui sont la construction de l’homme (une vue de Manhattan, un portrait de femme très travaillé, une vitre brisée).

5)Votre oeuvre parle souvent de quotidien, de mémoire, d'émotion intime, pourquoi ces sujets vous intéressent?

C’est inhérent à ce que j’ai besoin d’exprimer, et sûrement la raison pour laquelle j’ai toujours voulu être artiste. L’art m’offre la possibilité de sortir de moi des choses pour lesquelles les mots me manquent. Ces choses, se sont des émotions très intimes et liées à mon quotidien.

 

6)Dans l'installation photo vidéo 《SURF'S UP, à travers le triptyque composé de deux photos et d'une vidéo qui est bouclé, on peut percevoir une sensation de répétition et une circularité éternelle, qu'est-ce que vous voulez prouver aux spectateurs?

Pour moi, il s’agit d’une ritournelle en images. Il s’agit bien du quotidien qui se répète sans fin, porté par un sentiment mélancolique, et beau.

Je l’ai fait en 2012 ou 2013. Depuis ma vie personnelle a été bouleversée par de gros changements. J’ai regardé il y a peu cette video, et je l’ai vue absolument différemment : à l’époque je ne savais pas que tout allait voler en éclat, il s’agissait vraiment de faire quelque-chose sur la douceur du quotidien, quelque-chose avec un “mouvement figé”. Mais en regardant cette vidéo aujourd’hui, avec le recul que j’ai par-rapport à ce moment et l’état d’esprit dans lequel je pouvais être, je la vois plus comme une video sur l’enfermement du quotidien, comme la nostalgie du moment présent qui n’est déjà plus là, parce que pas tenable. La poésie de ces images masque en réalité une profonde tristesse, cela me parait évident à présent. Mais à l’époque, je ne m’autorisais pas à le voir. J’aime beaucoup revoir mes vidéos après un long moment, car j’y vois alors de manière évidente, ce que je n’avais pas vu au moment ou je l’ai fait, et qui était pourtant bien là. Je trouve ça magique à chaque fois. C’est peut-être pour ça que j’ai besoin de créer : pour exprimer quelque-chose que je comprendrai plus tard, parce que le comprendre dans le présent me ferait paniquer. Mais en fait, tout est logique, tout se tient.

 

7)Vous réalisez votre œuvre d'une manière très poétique, quel rôle a-t-elle jouée dans votre pratique artistique ?

Pour moi, c’est une question de survie. J’ai besoin de voir les choses de manière poétique, même là où il n’y en a pas à priori. Chacun a son propre instinct de survie. Pour certains, c’est la fuite, pour d’autres la suractivité, etc… pour moi, c’est de voir une beauté cachée en tout. C’est un acte de foi en la vie.

L’émotion que la poésie suscite, est pour moi un véhicule de communication, ma manière d’entrer en contact avec le monde extérieur.

8) Il semble que vous avez deux séries en cours “vision commune” et “Pleine lune”, voulez-vous en parler un peu?

Ce sont mes deux series en cours.

Pour moi, ces 2 séries marquent une nouvelle étape dans mes travaux. Jusqu’à présent, mes images étaient très personnelles, prises dans mon quotidien, assez cinématographiques, il s’agissait de moments, d’intimité dans la vie de tous les jours.

J’ai réalisé au fur et à mesure de mes différentes expositions, que le public se reconnaissait vraiment dans ces séries très personnelles. Il y a je pense une sorte d’universalité des émotions, et plus on les montre de manière intime, unique, plus chacun est à même de s’y retrouver; C’est la magie des images.

Aujourd’hui, si je continue à confier ma profonde intimité, elle n’est plus dans mon environnement immédiat, dans ma réalité palpable. Elle est au moins autant dans un monde invisible, qu’on pourrait nommer “mon imagination”. Mais moi, je préfère dire “l’invisible”. Je suis aussi très intéressée à réfléchir sur le thème de la vérité. Je parle de vérité absolue. Je sais bien que c’est complexe et qu’à priori on ne peut la montrer, si toutefois cela existe. Mais j’ai besoin de croire qu’elle existe, d’en approcher au moins une idée.

Donc forcement, on touche là plutôt à la notion de croyance, de spiritualité. Enfin, de ma vision de ça.

A priori, on ne peut ni montrer l’invisible, ni montrer la vérité. De la même manière que je ne trouve pas de mot assez juste pour décrire mes émotions, mais que par l’image, j’y parviens, alors, j’espère aussi arriver à livrer par mes installations, le ressenti d’un monde invisible, la possibilité d’une vérité dépourvue de subjectivité, qui pour moi ne peut pas être de nature humaine mais divine. J’ai la conviction que quelqu’un ou quelque chose, quelque part, souhaite que nous puissions en avoir une idée. Que ce soit vrai ou pas n’a aucune importance, c’est pour moi une question de survie. Quelque-chose me pousse à vouloir rendre ça vrai.

C’est pourquoi je crée.

© Sandra Matamoros